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RETRAITES notre point de vue

Les mouvements sociaux qui se développent depuis plusieurs semaines en France contre le projet de réforme des retraites présenté par le gouvernement ne traduisent pas le prétendu « archaïsme » d’une société française qui serait « incapable de se moderniser ». Ils reflètent en réalité l’inquiétude et le refus partagés par une majorité de nos concitoyens, d’une orientation « insoutenable » de notre société : la France d’en bas n’accepte plus l’équation selon laquelle « le Progrès » signifie « plus de précarité, plus d’inégalités, et moins de solidarités ».

Personne ne conteste le déséquilibre démographique croissant que nous sommes invités à gérer. Mais personne n’est dupe quant à l’apparente contradiction du projet gouvernemental : chacun sait le peu de cas dans les entreprises à l’égard de la majorité des personnels non-cadres âgés de plus de cinquante ans, et la quasi-impossibilité de retrouver du travail pour les chômeurs « âgés ». Ainsi l’allongement général de la durée des cotisations (public et privé) a surtout pour objectif, non avoué, de faire diminuer mécaniquement les pensions de la retraite obligatoire des salariés qui seront conduits, toujours plus nombreux, à quitter le marché du travail avant la durée fatidique…

Oser faire le choix de la solidarité

En réalité, sous couvert d’«assurer la pérennité du système de retraite par répartition », le gouvernement poursuit son démantèlement : la retraite de base diminuant, seuls le salariés aisés ayant les moyens d’épargner individuellement verront leur niveau de vie protégé. Conforter la retraite par répartition exige donc la recherche d’autres solutions, écartées par principe au nom de l’idéologie libérale : plus de retraités, vivant plus longtemps implique d’augmenter les ressources prélevées sur les richesses crées par les actifs. Une hausse des cotisations sociales salariales n’est pas acceptable lorsqu’on sait que la part des salaires ¯ charges comprises ¯ dans la valeur ajoutée créée dans les entreprises a baissé de quelques 10% en vingt ans, autant de richesses prélevées annuellement sur les salariés et redistribuées sous formes de dividendes qui ont alimenté la spéculation financière, cette « économie casino » aujourd’hui en crise. Augmenter les cotisations patronales, c’est faire payer les entreprises de main d’œuvre plutôt que les grands groupes qui créent de la richesse plutôt avec des machines, c’est jouer contre l’emploi.

Prélever sur les revenus financiers et les machines

Il faut dès lors explorer d’urgence d’autres pistes : la taxation des revenus financiers et le calcul de prélèvements assis sur la valeur ajoutée des entreprises plutôt que sur la masse salariale. Ces hypothèses ont toujours repoussées par les libéraux et le grand patronat. Pour les premiers, tout prélèvement obligatoire supplémentaire serait une hérésie économique, ce que dément formellement l’observation de la réalité : les pays du Nord de l’Europe à niveaux de prélèvements élevés ne sont pas moins compétitifs que les autres, bien au contraire. Quant au MEDEF, chacun sait qu’il défend les positions des grands groupes industriels et financiers, mais en aucun cas les petites entreprises : il a toujours combattu la proposition de remplacer les cotisations sociales patronales par un prélèvement équivalent calculé sur la valeur ajoutée, qui aurait mis plus à contribution les grandes entreprises au profit des PME. Les vrais « archaïques » ne sont-ils pas ceux qui refusent de moderniser un système de financement obsolète conçu après la deuxième guerre mondiale ? Il s’agit de prendre en compte la réalité économique, à savoir que les procès de production remplacent dès que possible le travail humain par la machine… qu’il convient enfin de mettre à contribution.

La vraie richesse : le temps

L’allongement de la durée des cotisations pose un autre problème de société. Au nom d’une idéologie barbare qui réduit l’être humain à un « homo économicus », selon le père du libéralisme économique Adam Smith, le MEDEF préconise un allongement de la durée de cotisations calé sur l’augmentation de l’espérance de vie. C’est d’abord méconnaître le rapport au travail, hélas globalement défavorable pour l’immense majorité des salariés, qui loin de s’épanouir dans leur activité professionnelle, aspirent à « la vraie vie » au moment de la retraite : conserver un niveau de revenu décent, tout en ayant enfin le temps pour soi, pour la famille, les amis, pour la relation humaine gratuite créatrice d’aménités… que les économistes classiques sont incapables de mesurer.

C’est aussi ignorer l’enjeu N°1 de ce siècle, l’invention d’un mode développement économique enfin « soutenable » à l’échelle planétaire : nos sociétés riches opèrent un tel prélèvement sur l’écosystème mondial, consommation d’énergie et de matières premières, pollutions et production de déchets, que le mode vie occidental moyen n’est possible que limité à une fraction réduite de l’humanité… et pour quelques décennies. Nous sommes ainsi invités à inventer une nouvelle conception du développement. Dans cet esprit, la réduction du temps de travail - hebdomadaire ou âge de la retraite - doit devenir une priorité.

Se placer dans une perspective européenne

Certains objecteront qu’il faut tenir compte du contexte européen. En effet, plus de 80% des échanges commerciaux de la France se font avec nos partenaires européens : il a plutôt « régionalisation » européenne de l’économie que « mondialisation ». C’est pourquoi il est vital de se donner des règles communes pour éviter le dumping social, contrer les mécanismes de déconstruction sociale qui sont à l’œuvre en Europe depuis une vingtaine d’année : ainsi le phénomène de baisse des salaires dans la valeur ajoutée des entreprises ne se limite pas aux entreprises françaises, il concerne tous les pays d’Europe
Remettre le dossier à plat
Aveuglé par un succès électoral qui relève d’une victoire à la Pyrrhus, le gouvernement a estimé pouvoir boucler avant l’été le dossier des retraites. Mais les enjeux sont tels qu’il eût fallu ouvrir véritablement le débat avec tous les Français, prendre le temps d’explorer toutes les hypothèses au lieu de se bloquer idéologiquement sur la question des prélèvements nouveaux à instaurer. Nos concitoyens sont capables de s’informer, de se mobiliser : la qualité du débat national à l’occasion du référendum sur le Traité de Maastricht en atteste. Mais ils n’apprécient pas le passage en force sur un sujet de cette gravité…
Jacques Muller

dans POLITIS n°770 9-15 octobre 2003